Après le prix record de 2 800 Fcfa en Côte d’Ivoire

Le blocage des camions et des dépôts-vente impayés sèment le désarroi chez les planteurs

Jan 28, 2026 - 12:42
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Après le prix record de 2 800 Fcfa en Côte d’Ivoire

Alors que le Conseil du Café-Cacao annonce avoir recensé 62 camions transportant du café-cacao sans connaissement, internautes, producteurs et syndicats dénoncent une crise et un blocage réel de la filière.

Trois mois après l'annonce d'un prix bord champ historique à 2 800 Fcfa le kilogramme pour la campagne 2025-2026, la filière café-cacao ivoirienne est en ébullition. La saisie de 102 camions de fèves irréguliers, le 14 janvier 2026, aux ports d'Abidjan et de San Pedro, annoncée par le Conseil du Café-Cacao (CCC), met en évidence un blocage administratif et des impayés croissants. Producteurs, autorités et experts s'opposent sur les causes et les solutions, dans un contexte de surproduction et de chute des prix mondiaux. Des files interminables de camions chargés de fèves de cacao stationnent aux abords des ports d'Abidjan et de San Pedro, symbole d'une crise qui couve dans la filière café-cacao. Le 14 janvier, le CCC a révélé avoir recensé 102 camions, dont 62 sans connaissement régulier, qualifiant ces irrégularités de « fraude ». Cette opération, relayée par un communiqué officiel, intervient alors que les producteurs peinent à écouler leur récolte et à percevoir leurs dus, malgré un prix qualifié d’exorbitant par certains acteurs en octobre 2025. Une situation qui relance le débat, chez plusieurs observateurs, sur la portée réelle de cette décision, perçue soit comme une mesure conjoncturelle, soit comme une réforme encore inaboutie.

Le communiqué qui a mis le feu aux réseaux

Selon le communiqué du Conseil du Café-Cacao, daté du 14 janvier 2026, une mission de contrôle a été diligentée dans les zones portuaires d'Abidjan et de San Pedro, suite à des rumeurs de présence massive de camions sanctionnés. « Les opérateurs concernés par les camions sans connaissement doivent se présenter dans les meilleurs délais auprès de nos services compétents, faute de quoi ils s'exposent aux sanctions prévues par la réglementation en vigueur », prévient le document signé par la Direction de la Commercialisation Intérieure du CCC. Le Directeur Général du CCC, Yves Brahima Koné, a tenu une conférence de presse le même jour pour démentir tout « blocage » généralisé. « Toute la production de cacao qui sort de nos plantations sera achetée », a-t-il assuré. Il a également précisé que plus de 300 camions ont été déchargés le 14 janvier 2026. Pour les autorités, ces irrégularités visent à contourner le système de stabilisation des prix, et les camions sans documents sont « dans l’illégalité ».

Les réactions des producteurs et de la population entre désarroi et appels à l'aide

Dans une vidéo largement relayée sur Facebook, un homme se présentant comme planteur de cacao à Sassandra dénonce les difficultés persistantes auxquelles font face les producteurs, malgré la fixation officielle du prix du cacao. « C'est nous qui subissons tout. Le président a fixé le prix du cacao à 2 800 Fcfa, mais ça s'achète à 2500 Fcfa, d'autres c'est 2400 Fcfa. » Selon lui, certains acteurs du circuit d’achat profiteraient de leur position pour acheter et stocker le cacao avant la fixation officielle des prix, dans l’attente d’un contexte plus favorable. Une fois les prix annoncés, « ils commencent à écouler leur produit ». Et, leurs stocks seraient écoulés en priorité, au détriment des véritables producteurs. « Nous, on travaille pour les gens, ils n'ont qu'à être riches, et puis nous, on s'appauvrit. Nous, les planteurs, on souffre », confie-t-il. Cette dénonciation trouve un écho chez Bo Bi T., fils de paysan et inspecteur de l’enseignement primaire, qui voit dans cette situation un dysfonctionnement structurel de la filière. « C'est comme une conspiration contre les producteurs, maillons faibles de la chaîne cacaoyère. L'État n'est pas protecteur », estime-t-il. Face à ce constat, certains producteurs appellent à un changement de stratégie. Moussa Tiemounou, planteur également, estime que la dépendance exclusive au cacao fragilise davantage les planteurs. « Je pense que c'est mieux de diversifier les cultures. Cela fait plus d'un mois que j'ai mon cacao dans ma maison. Donc, en tant que producteurs, prenons conscience, parce que c'est nous qui souffrons. Eux, ils seront toujours dans leurs bureaux et maisons climatisées, malgré la crise que traverse ce secteur », a-t-il déclaré. À travers ces témoignages, une même réalité se dessine : celle d’une filière où les producteurs, pourtant au cœur de la chaîne de valeur, se sentent abandonnés, confrontés à des pratiques qu’ils jugent injustes et à une protection étatique jugée insuffisante.

Les autorités et les syndicats de la filière café-cacao sont en désaccord total

Lors de la conférence de presse, Yves Brahima Koné a expliqué que les camions qui circulent sans connaissement opèrent dans « l’illégalité » et que les véhicules disposant du bon document déchargent normalement dans les ports d’Abidjan et de San Pedro. « Je vous invite à aller dans les ports d’Abidjan et de San Pedro. Le cacao se décharge normalement. Hier encore, environ 300 camions ont été déchargés », a-t-il affirmé. Il a, par ailleurs, fermement rejeté toute pression visant à faire baisser le prix payé aux producteurs. « L’acteur premier pour le gouvernement, c’est le producteur. Toute la production issue des plantations ivoiriennes sera achetée », a-t-il assuré. De son côté, le Président du Conseil d'administration de l'Association nationale des producteurs de café-cacao de Côte d'Ivoire (ANAPROCI), Kanga Koffi, est sorti pour exprimer le mécontentement des producteurs face à une crise qu'il juge mal appréciée par la direction du Conseil du Café-Cacao (CCC). Selon le patron de l’ANAPROCI, la réalité vécue par les producteurs, les coopératives et les acheteurs est à mille lieues des assurances données par le régulateur. « La situation est trop grave pour se contenter de projections ou de discours rassurants. Il faut des actes concrets, maintenant », tranche-t-il. Selon lui, « la filière traverse depuis novembre 2025 une période particulièrement critique, marquée par des dysfonctionnements persistants qui affectent toute la chaîne de commercialisation. De nombreuses sociétés coopératives, explique-t-il. Selon lui, ils peinent à obtenir les connaissements nécessaires à l'exportation. Ce qui provoque l'accumulation de milliers de tonnes de fèves dans les magasins et dans des camions immobilisés pendant plusieurs semaines. Cette situation, à le croire, entraîne une dégradation progressive de la qualité du cacao et plonge producteurs, transporteurs et coopératives dans une grande précarité financière. « L'un des effets les plus préoccupants de cette crise reste le non-paiement de nombreux producteurs pour des livraisons effectuées depuis plusieurs mois. Dans plusieurs zones de production, des stocks importants de cacao restent bloqués dans les villages et campements, tandis que le prix bord champ, officiellement fixé à 2 800 Fcfa le kilogramme, est en net recul sur le terrain, oscillant désormais entre 2 000 et 2 300 Fcfa », a-t-il confié. Alors que la Côte d'Ivoire fournit 40 % du cacao mondial, cette crise met en péril des millions de familles. Même si le CCC rassure sur l'achat total de la production, les impayés et les irrégularités persistent, alimentant ainsi un cercle vicieux. Sans réforme profonde, le « prix exorbitant » risque de n'être qu'un mirage, laissant les producteurs face à l'incertitude. Une enquête judiciaire pourrait clarifier les responsabilités, mais pour l'heure, la filière attend un dénouement urgent pour éviter une aggravation des tensions sociales dans les zones de production.

Abdoulaye Koné

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