Enquête / Victimes d’excision
Ces femmes qui se font réparer le clitoris à Abidjan...
Dans plusieurs régions de la Côte d’Ivoire, des milliers de femmes portent encore, dans leur chair, les stigmates de l’excision, une pratique perpétuée au nom des traditions. Longtemps réduites au silence, certaines d’entre elles nourrissent aujourd’hui l’espoir de retrouver leur dignité arrachée. Grâce aux progrès de la médecine, de nouvelles perspectives s’ouvrent pour ces femmes. Encore peu connue du grand public, la chirurgie réparatrice du clitoris s’impose progressivement comme une réponse à la fois médicale, psychologique et symbolique aux séquelles des mutilations génitales féminines. Cette pratique, bien que discrète, interroge profondément une société où le corps de la femme demeure un sujet sensible, souvent relégué au tabou. Entre poids des traditions, regards sociaux et peur de la stigmatisation, qui sont ces femmes qui décident de franchir le pas ? Que représente réellement cette réparation dans leur parcours de reconstruction ? Et, comment la société ivoirienne accueille-t-elle cette démarche encore largement incomprise ?
L’excision, également appelée mutilation génitale féminine (MGF), consiste à enlever partiellement ou totalement les organes génitaux externes de la femme, sans justification médicale. Elle est le plus souvent pratiquée sur des fillettes, parfois âgées de moins de 14 ans, dans des conditions précaires et sans leur consentement. Bien que formellement interdite par l’État ivoirien, cette pratique demeure une réalité dans certaines régions et communautés du pays. Selon les données publiées sur le site Excisions parlons-en en Côte d’Ivoire, environ 37 % des femmes ivoiriennes ont subi cette mutilation. Un chiffre alarmant qui témoigne de la persistance du phénomène, malgré les actions de sensibilisation menées par le gouvernement et les organisations non gouvernementales (ONG) engagées dans la lutte contre l’excision. Les conséquences sont multiples et durables. Sur le plan physique, les femmes excisées peuvent souffrir de douleurs chroniques, d’infections vaginales récurrentes, ainsi que de complications urinaires ou menstruelles. Les risques sont également accrus lors de la grossesse et de l’accouchement, en mettant, surtout, en péril la santé de la mère et de l’enfant. À ces souffrances s’ajoutent des séquelles psychologiques profondes, souvent invisibles mais tout aussi destructrices.
La réparation comme voie de reconstruction
Aujourd’hui, une alternative médicale existe : la chirurgie réparatrice du clitoris, ou clitoridoplastie. Pour les femmes victimes d’excision, cette intervention va bien au-delà d’un simple acte chirurgical. Elle représente une étape essentielle dans un processus de reconstruction, de réappropriation du corps et de restauration de la dignité. Sous couvert d’anonymat, une femme d’une trentaine d’années, excisée durant son enfance et ayant bénéficié de cette chirurgie, témoigne. « Retrouver mon clitoris m’a permis de redevenir une femme comblée », confie-t-elle. Un sentiment partagé par une autre patiente : « Depuis cette intervention, ma vie a radicalement changé. Je me sens complète. Sur le plan psychologique, c’est comme si je commençais une nouvelle vie. »
Un processus médical rigoureusement encadré
Pour mieux comprendre le déroulement de cette intervention, nous avons rencontré la directrice d’un établissement sanitaire situé à Abobo, spécialisé dans ce type de chirurgie. Elle détaille le processus : « Tout commence par un premier contact téléphonique. Un rendez-vous est ensuite fixé. Une prise en charge psychologique est assurée avant l’opération, et un suivi est mis en place après l’intervention. » Le coût de l’opération est estimé à 500 000 Fcfa, avec une subvention de l’État permettant d’alléger la prise en charge financière. Dans une interview accordée à une chaîne de télévision, le Dr Yao Kouadio Côme, Directeur de l’Hôpital de la Police Nationale du Plateau (HPN), précise les aspects médicaux de la chirurgie. « Le clitoris mesure naturellement en moyenne dix centimètres. Lors de l’excision, seule la partie visible, environ un centimètre, est coupée. C’est cette partie interne restante que nous libérons et restaurons à la surface. », explique-t-il. De 2010 à aujourd’hui, 460 femmes ont bénéficié d’une réparation génitale en Côte d’Ivoire.
Une pratique progressivement soutenue...
Encore peu connue, la chirurgie réparatrice du clitoris suscite néanmoins une adhésion croissante au sein de la population. De nombreux ivoiriens y voient une avancée majeure pour le bien-être et l’épanouissement des femmes. Bamba Kader, Enseignant rencontré à Marcory, soutient cette initiative :
« Toute femme a droit au bonheur. Si cette opération leur permet de se redécouvrir et de se sentir mieux dans leur peau, c’est une initiative à saluer. »
Un avis partagé par Diomandé Massogbê, elle-même victime d’excision et désireuse de se faire opérer : « Si cette possibilité existe réellement, je n’hésiterai pas à le faire. » Si la pratique reste encore entourée de préjugés, elle ouvre néanmoins un espace de dialogue essentiel sur le corps féminin, la violence des traditions et le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. À travers ces parcours de réparation, c’est toute une société qui est interpellée. Celle de rompre définitivement avec les mutilations génitales féminines et de soutenir, au-delà des lois, les femmes qui en portent encore les cicatrices. Car, réparer le corps, c’est aussi réparer une injustice.
Ida Dosso



