Côte d’Ivoire / La terre, une bombe sociale entre ventes illégales et litiges fonciers

En Côte d’Ivoire, un marché foncier encore mal régulé enferme des milliers de citoyens dans un véritable piège. À Abidjan, Jacqueville, Bingerville et ailleurs, les ventes multiples, les titres falsifiés et les blocages administratifs provoquent tensions et frustrations. Autorités, société civile et populations tirent la sonnette d’alarme : sans réforme profonde, ce désordre menace la stabilité sociale. Quel visage revêt cette triste réalité foncière ? Des pseudo-lotisseurs et fraudeurs en cascade : Des vies brisées.

Mar 13, 2026 - 12:02
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Côte d’Ivoire / La terre, une bombe sociale entre ventes illégales et litiges fonciers

Le jeudi 5 février 2026, un acquéreur désemparé nous racontait son histoire : « Les terrains nous ont été cédés, mais nous ne pouvons ni y entrer, ni construire, ni sécuriser nos parcelles ». Son cas, parmi 140 autres, illustre les dérives d’un marché où les insuffisances de sécurisation des titres exposent les acheteurs à des litiges prolongés. Jean Bonin, juriste, décrypte le phénomène : « Très souvent, ces lotisseurs n’ont aucun agrément et vendent des terrains qu’ils ne possèdent pas. Ils promettent aménagement et financement, mais signent des actes de cession sur des parcelles qu’ils ne détiennent pas. » Sans contrôle officiel, ils multiplient les ventes illégales, créant des litiges en cascade. À Koumassi, Julie Aubin épouse Diabagaté subit depuis neuf ans des pressions sur son terrain « acquis en bonne et due forme ». Face à l’inaction administrative, elle médiatise son dossier sur les réseaux sociaux : « Mon cri de cœur a eu un écho favorable. Aujourd’hui, nous avons pu obtenir gain de cause, mais je reste vigilante. » D’autres victimes témoignent de situations similaires. L’Imam Cissé Ben dénonce : « J’ai acheté mon terrain et un jour, on m’annonce qu’il appartient à quelqu’un d’autre. » Larissa Schama ajoute : « Quand tu commences à construire, quelqu’un vient casser pour dire que c’est son terrain. Vraiment, c’est un sérieux problème. »

Des dysfonctionnements institutionnels ?

Parmi ces affaires qui ont le plus marqué, Komé Bakary est accusé d’être impliqué dans 272 dossiers fonciers reposant sur des documents frauduleux. Des plaintes avaient été déposées auprès du parquet de Bingerville. Ces scandales mettent en évidence l’ampleur des failles dans le contrôle foncier et l’inefficacité des dispositifs existants, malgré l’intervention de l’ACD. Le décret n°2021-783 impose la mise en valeur des terrains urbains sous peine de déchéance des droits. Le gouvernement multiplie ateliers et campagnes de sensibilisation. Mais la défiance persiste. Le politologue Geoffroy-Julien Kouao pointe une perception de corruption et d’exclusion : « Les ivoiriens ont l’impression d’être exclus de la propriété foncière à cause des prix exorbitants et de la corruption, souvent au profit de riches non-nationaux. » Le 1er mars 2025, l’ancien président Laurent Gbagbo a averti : « Vous trouvez un bout de terre, il y a 4, 5 personnes qui ont un ACD. Prenons garde… Il nous faut une loi liée au foncier. »

L’ADU : une solution innovante mais incertaine

Depuis janvier 2025, l’Attestation de Droit d’Usage coutumier (ADU) tente de sécuriser les transactions foncières, avec QR code et triple signature (chef de village, comité villageois, lotisseur). Mais, sa capacité à neutraliser les fraudes et harmoniser droit coutumier et moderne reste incertaine. La terre, longtemps symbole de richesse et de stabilité, se retrouve aujourd’hui au cœur d’une crise sociale latente. Sans réforme institutionnelle profonde, transparence accrue et sanctions contre les fraudes, le désordre foncier menace de fragiliser durablement les populations et d’empoisonner le climat social ivoirien.

                     Abdoulaye KONÉ

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